Le billet d’humeur du Dr Medium : accompagnement de fin de vie à
Jérusalem et gestion sanitaire actuelle

Pendant ces deux derniers mois, tous les soirs, le directeur de la santé venait donner le nombre de morts, le nombre d’hospitalisations en réanimation ....puis des ministres énuméraient les règles sanitaires instaurées comme celles pour la « protection des personnes fragiles » :
- l’impossibilité de voir les malades, l’impossibilité d’approcher les mourants pour un dernier adieu,l’impossibilité de célébrer les cérémonies
- dans les EHPAD avec des personnels masqués, l’interdiction des visites est promulguée, donc un quotidien sans visite, parfois sans téléphone pour les personnes ne pouvant être autonomes , et donc pour certains voire beaucoup, le seul lien social qui leur reste et qui parfois même les maintient en vie disparaît, sans que cela n’entraîne de réaction.
Nous sommes confinés et attendons peureusement ?
Alors comme un écho à cette conception du soin, de la relation avec des personnes fragiles, mes semaines passées à
l’hôpital français Saint-Louis de Jérusalem tenu par des religieuses auprès de personnes atteintes de cancer souvent en phase terminale me sont revenues. C’était en 1975, il y a plus de 45 ans, cela faisait partie de ma vie, c’était il y a très longtemps, c’était rangé au fond de ma mémoire.
« Il m’appelait Doktor Medium »


Des patients étaient issus de cette zone géographique, juifs, chrétiens musulmans, ou athées (d’Israël, de Palestine,) et d’autres venaient
de plus loin (Espagne, Éthiopie....) car leur souhait était de passer leurs derniers jours à Jérusalem.
Et si la mort était bien présente, je me souviens de la vie qui s’y déroulait.
Je ne me souviens pas des maladies des patients mais je me souviens de Joshua, de Fatima, d’Hélène, de Mohammed, de Marie, de Lyia et des autres, et, plus de 45 ans après, je revois encore leurs visages.
Je me souviens des moments partagés, fugaces sans doute, mais intenses.
Je me souviens de la première fois où je suis entrée dans leur chambre : Joshua, comme David, voulaient me connaitre, pour combien de temps j’étais là ;
- Joshua ressemblait à un patriarche biblique avec ses cheveux blancs ébouriffés et sa barbe blanche; il a fait le geste de fumer en m’interrogeant, j’ai secoué la tête, «non». Il a levé le pouce «super» et a montré sa poitrine, il respirait mal .. il avait beaucoup fumé…
- David, lui, voulait absolument pouvoir me parler, savoir d’où je venais et pourquoi... Avec son regard malicieux derrière ses lunettes et son sourire en coin, il me proposait différentes langues (non, je ne parlais ni hébreu, ni polonais) mais peut être deutsch ? eh oui ! je parlais allemand. En apprenant que j’allais entrer en 4ème année de médecine , il m’a surnommé Doktor Medium (car selon lui j’étais à la moitié de mon cursus) et c’est ainsi que
pour quelques semaines, je suis devenue Doktor Medium.
- Je me souviens de moments de joie lorsqu’une personne recevait des nouvelles et qu’elle exprimait cette joie avec ses voisines ou les soignants.
- Je me souviens de Mohammed qui, avec ses douleurs dans les jambes, souffrait à rester immobile. Alors pendant que les lumières s’éteignaient de chambre en chambre, je m’installais à côté de son lit et lui massais la jambe avec une pommade. Nous n’avions pas de langue commune mais j’ai réalisé que pendant ce moment un lien se créait. Ce moment de massage était uniquement pour lui, qui n’avait pas de visite, et lorsque je partais il avait
un visage un peu plus détendu.
-Je me souviens de moments de grâce : lorsque Sœur Rose-Marie venait le dimanche jouer de la guitare et chanter avec Lya, éthiopienne (chacune dans leur langue) les chants de messe (Lyia ne pouvait se déplacer) et Hélène, l’autre occupante de la chambre, souriait en les écoutant.
- lorsque le rabbin pour la nouvelle année est venu sonner le schofar dans l’hôpital.
- lorsque l’imam venait susciter les sourires des patients. Il y avait un traitement pour la maladie, à destination de «l’organe malade», des traitements contre les douleurs, mais ce qui était pris en compte, c’était le bien-être de la personne, car le soin n’a pas uniquement vocation à guérir, il est aussi apaisement et accompagnement. Pour les soins strictement médicaux (perfusions par exemple) on tenait compte bien sûr de la maladie, de la souffrance de la personne mais aussi de son histoire (avait-elle de la
famille), de sa foi, de son espérance (aurait-il (elle) des visites ?)…c’est à dire
tout ce qui fait l’identité de quelqu’un. Ainsi, en cas de perfusion faite un jour sur deux, il n’y avait pas de perfusion le vendredi, ou le samedi, ou le dimanche. L’organisation des toilettes tenait compte des religions des soignés et des soignants. Je me souviens de David. Un vendredi, le soir tombait, le Shabbat allait commencer et la perfusion n’était pas terminée. Il restait très peu de liquide mais il en restait. C’était un drame. Son cœur s’accélérait, il palissait, il n’allait pas bien. Pour la religieuse infirmière
pas de dilemme, le respect de son identité dont sa foi était un élément fondamental, était une exigence. J’ai retiré la perfusion, « Danke, Doktor Medium » Le respect de l’autre était l’accompagnement de ses derniers instants dans le rituel qui lui appartenait.
- Je me souviens de Joshua. Le lendemain de mon arrivée, bien que n’ayant plus de famille il est parti entouré…une religieuse priait avec lui en hébreu…nous étions deux autres personnes auprès de lui... il me serrait la main… ses yeux ne quittaient pas ceux de Sœur Marie et je me souviens du moment où son visage s’est apaisé…nous l’avons accompagné dans sa traversée du fleuve qui sépare les deux mondes…
-Je me souviens de Fatima, qui souffrait énormément et n’avait pas de visite. Un soir, à 23h, nous avons déplacé les autres lits de la chambre pour que le sien puisse être dirigé vers la Mecque… à cet instant, elle nous a souri. On respectait son rituel et elle avait ainsi la reconnaissance de son identité humaine... elle aussi est partie entourée…
- Je me souviens d’Hélène, une rescapée du ghetto de Varsovie. Nous n’avions pas de langue commune mais nous pouvions avoir des échanges par le sourire, les gestes et le contact (en l’aidant à faire sa toilette, à s’habiller)… le contact d’une main sur un bras ; une caresse, lorsqu’une personne souffre, peut apporter beaucoup. Elle a eu trois voisines de
chambre et lorsque la troisième personne est décédée, ... pour elle, c’était assez .... , elle aussi est partie entourée…
C’est là-bas que j’ai ressenti combien la présence, le sourire, le contact, l’organisation des soins, le temps de l’écoute, (des moments d’intimité, des moments de prière, des temps de cérémonie religieuse étaient respectés) traduisaient notre respect de la personne qui malgré une position de faiblesse et de vulnérabilité restait avant tout un être humain digne
de respect.
Maintenant, 45 ans après, en France, alors que le déconfinement se met en place, comment sont traitées les personnes vulnérables comme les personnes âgées ? ; elles ne peuvent voir que très peu leur famille, cachée sous un masque, en restant à distance avec une séparation physique…parfois même avec la présence, même temporaire, de personnel soignant portant une blouse et des gants ? le regroupement de plusieurs personnes n’est-il
pas autorisé dans les restaurants ? Avec une blouse, une charlotte, un
masque et des gant (ou le nettoyage des mains au gel hydroalcoolique), quel risque si on se touche la main ? cela se passe dans un endroit appelé espace de convivialité (dixit nos responsables) mais n’est-on pas plus proche de la situation d’un parloir ?.
Au nom de quelle précaution, ces préconisations sont elles faites ?
Pour le bien de ces personnes ? Mais de quel bien parle-t-on ?
Au nom de la santé ? Mais de quelle santé ? Il s’agit d’empêcher une maladie, l’atteinte par un virus, mais ce n’est certainement pas la santé au sens de la définition de l’OMS « un état de bien être physique, mental ou social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ».
- Nos aîné(e)s ne peuvent être réduits à un corps plus ou moins en forme avec une bouche pour se nourrir et à qui on met des couches pour rester propres ! Nos aînés peuvent avoir du mal à se mouvoir, à parler, mais ils ont une histoire à raconter, à nous transmettre avec celle de leurs propres ainés, ils font partie du fil d’une histoire familiale et sont un lien essentiel avec la nôtre. Le contact avec les proches est à ce moment-là très important, parler de son passé, se remémorer les souvenirs… les moments heureux…
Quelle autonomie reconnait-on à ces personnes ? quelle humanité leur offre-t-on au nom d’une décision hygiéniste ?
Accompagner une personne dans ses derniers moments, l’aider à franchir l’espace entre les deux mondes, le monde actuel et l’au-delà, ce monde inconnu, craint, espéré, attendu... et recueillir son dernier soupir…c’est lui reconnaitre le statut d’être humain.
Que devient notre société si elle refuse ce statut d’être humain à une partie de sa population ?
Je suis persuadée que dans la construction de son identité, chaque personne garde dans sa manière de travailler, de regarder les autres, quelque chose qui est donné par ceux que nous avons accompagnés dans la maladie, dans les derniers instants. J’ai gardé quelque chose qui m’a été offert par David, Joshua, Mohammed, et tous les autres. C’est une richesse, qui n’est pas monnayable, elle est spirituelle. Que devient une société qui se prive de cette richesse ?
Il m’appelait Doktor Medium. j’avais 20 ans

 

Frédérique 15 mai 2020

Doctorat d'état en médecine, un diplôme de médecine tropicale, un CES de médecine du travail

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Castélorienne, aujourd'hui retraitée, Frédérique s'adonne à sa passion préférée, les danses du monde qu'elle enseigne au Centre Social Loir et Bercé et à l'association "Les Seniors Sportifs  Montvalois"

 

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